"Pour survivre, les Himbas doivent avoir les pieds enracinés dans leurs traditions et les voix qui portent jusqu’aux grands pays au-delà de la grande mer..."

Kovahimba, l'association ayant pour but d'aider les Himbas, peuple nomade de Namibie
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Interview de Katjambia Tjambiru

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Katjambia Tjambiru est la première femme himba chef de la principale région du Kaokoland au nord de la Namibie, qui regroupe un peu plus de la moitié de la population nomade des Himbas (estimée globalement entre 7 000 et 10 000 individus).
D’origine Herero, une ethnie de pasteurs de langue bantoue venue du nord-est de l’Afrique, les Himbas s’installèrent au milieu du XVIème siècle sur ce vaste territoire désertique de plus de 50 000 km et adoptèrent une vie d’éleveurs semi-nomades.
A cause de leur nudité et de leurs coutumes, ils sont encore aujourd’hui traités comme des « mendiants » par leurs compatriotes. Pourtant, le « peuple d’ocre » comme on le nomme souvent, figure parmi les peuples les plus souriants et accueillants d’Afrique. Jusqu’à l’indépendance de la Namibie, en mars 1990, les Himbas sont restés isolés et éloignés du monde moderne ce qui explique qu’ils ont pu ainsi préserver leurs traditions.
Katjambia Tjambiru a hérité à la mort de son père en 1993 de son titre de chef, reconnu par sa communauté. Elle combat pour que le peuple himba tout entier soit reconnu par le gouvernement de Namibie (à l’instar des dix autres ethnies de la nation) ainsi que par les instances internationales afin de faire respecter ses droits.

Quelles sont les principales difficultés auxquelles est confronté le peuple himba aujourd’hui ?
Nous avons besoin d’échanger avec le monde moderne pour survivre. Les jeunes générations ne pourront peut-être pas toutes vivre de l’élevage comme leurs parents. Il faut donc les instruire et les former pour leur permettre d’accéder à d’autres formes de travail. La scolarisation des enfants est très difficile car ils se déplacent avec leurs parents nomades. Les écoles mobiles du gouvernement ne sont pas en nombre suffisant pour notre immense territoire. Nos enfants subissent aussi les moqueries des autres car leurs uniformes sont tachés par la peau de leurs mères et quand ils sont adolescents, ils ne veulent plus revenir dans les campements. Certains vendent leurs parures pour payer leurs études, mais plus tard ils ne trouvent pas de travail.

Les changements climatiques ont-ils aussi une incidence sur votre société ?
Oui, bien sûr, que ce soit la terrible sécheresse des années quatre-vingt qui a décimé nos troupeaux ou les pluies exceptionnelles que nous venons de vivre en février 2008, le climat amène de grands bouleversements. Les familles perdent leurs ressources et sont parfois amenées à se sédentariser dans la ville d’Opuwo où l’alcool et la misère les attendent. Un Himba sans troupeau n’est plus un Himba car le bétail représente aussi le lien spirituel avec le divin. Nous voulons maintenir notre vie d’éleveurs semi-nomades indispensable à l’équilibre de la nature et garder nos enfants. De nouveaux puits permettraient d’éviter de concentrer les troupeaux et les campements dans les mêmes zones du Kaokoland. Autrefois c’est le chef qui décidait où une famille devait s’installer.

La construction d’un barrage sur le fleuve Kunene, à Epupa, est-elle toujours une menace ?
Ce projet remonte à 1993. Tous les chefs himbas ont lutté ensemble pour s’y opposer car le barrage allait inonder 200 km2 de pâturages et surtout les tombes de nos ancêtres. Aujourd’hui, il est prévu plus en aval du fleuve, là où les populations himbas sont les moins nombreuses mais nous espérons qu’il ne verra jamais le jour.

Depuis une dizaine d’années, les Himbas voient venir de nombreux touristes et des cinéastes. Comment vivez-vous ces relations ?

Les premiers touristes sont arrivés quand ils ont entendu parler du projet de barrage. Les Himbas sont naturellement chaleureux, mais nous sentons souvent de la méfiance dans le regard des blancs. Nos coutumes les surprennent ou les amusent. Au-delà de la curiosité, il n’y a pas d’échanges ni de vraies relations humaines. Nous nous sentons souvent agressés par les photos. Les touristes ne nous demandent pas l’autorisation. Ils promettent qu’ils donneront quelque chose en échange puis s’engouffrent dans leur voiture et disparaissent. Il ne faut pas non plus qu’ils nous gênent dans notre vie quotidienne. Les nombreux « guides » ou chauffeurs qui emmènent des touristes ou des équipes de tournage ne parlent pas herero et ne connaissent pas nos traditions. Les informations qu’ils transmettent sont souvent fausses, parfois même insultantes. Ces guides, pour la plupart blancs, ovambos ou damaras, prennent aussi la place de jeunes Himbas qui cherchent à travailler dans le tourisme. Nous aimerions que l’on nous montre les films qui sont tournés sur nous. Ils ne présentent pas toujours la vraie vie des Himbas, à qui il arrive aussi de souffrir de la faim…

Pensez-vous que votre ouverture sur le monde occidental soit dangereuse pour votre culture ?

Nous sommes fiers de notre culture et de l’héritage de nos ancêtres. Lors de la colonisation allemande, au début du XXème siècle, les Himbas se sont réfugiés en Angola. Puis avec la colonisation sud-africaine en 1920, nous avons retraversé le fleuve Kunene. Lorsque les  premiers Blancs sont arrivés dans notre région, nous n’avons rien changé à nos croyances. Nous honorons toujours nos ancêtres et le feu sacré. Nos femmes et nos enfants continuent à se protéger le corps avec l’otjize [mélange de graisse et d’argile]. Peut-être que certains d’entre nous, parmi les enfants qu’on envoie à l’école et ceux qui travaillent en dehors du village, portent des habits occidentaux, mais nous les parents, nous ne changerons jamais nos traditions. Jusque dans des milliers et des milliers d’années, nous conserverons notre culture.

La place des Himbas dans la société namibienne ne semble pas acquise. Pourquoi votre ethnie n’est-elle toujours pas reconnue par le Gouvernement ?
Même si la Namibie fait souvent sa promotion touristique au travers de nous – nous figurons sur tous les dépliants, les cartes postales.. – notre existence et nos droits ne sont pas reconnus. Contrairement aux autres ethnies, nous ne recevons aucune aide financière ni matérielle. Nos puits ne sont pas entretenus. Nous manquons de tout, de l’instruction jusqu’aux besoins matériels les plus élémentaires pour nous aider à survivre. A l’époque de mon père, le gouvernement des blancs l’écoutait. Mon père et les autres chefs recevaient un peu d’argent. Aujourd’hui il n’y a plus rien pour les chefs, je ne comprends pas pourquoi. Nous sommes laissés en arrière, à l’écart du développement. Cette non-reconnaissance a aussi pour conséquence indirecte que les Himbas ne sont pas comptés au nombre des minorités autochtones à l’ONU. Mais je me battrai jusqu’au bout. Je veux que mon peuple puisse préserver son mode de vie traditionnel tout en s'adaptant aux temps nouveaux. Il faut que les peuples au-delà de la grande mer nous y aident.

Publié dans Globe-Trotters Magazine mars-avril 2009.
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