"Pour survivre, les Himbas doivent avoir les pieds enracinés dans leurs traditions et les voix qui portent jusqu’aux grands pays au-delà de la grande mer..."

Kovahimba, l'association ayant pour but d'aider les Himbas, peuple nomade de Namibie
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THE HIMBAS ARE SHOOTING!
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Discours de Katjira Munjombara

Discours recueilli par Solenn Bardet le 28 juillet  1994 à Omuramba.

Katjira Munjombara était le premier conseiller de la région nord du Kaokoland mais, jusqu'à sa mort en 1998, tous le considéraient comme le chef de la région, ce qu'il aurait d'ailleurs dû être sans une vieille et compliquée histoire de luttes familiales.
Katjira était reconnu dans tout le Kaololand pour la sagesse de son jugement. Vieux et aveugle, c'était aussi un homme d'un grand humour, qui aimait rire et vivre, et possédait une connaissance de la culture et de l'Histoire Himba comme nul autre. 
 
"Je suis Katjira Munjombara, qui habite à Omuramba. Le monde n'a pas de lois ; il n'y a pas de lois, ni ici ni dans les lieux lointains comme les pays d'outre-mer. Dans tous ces pays, je n'ai jamais mis le pied, mais j'ai entendu dire qu'il n'y avait pas de lois non plus. La terre n'a pas de lois ! Écoutez ! Je vais vous parler de quelque chose de très délicat. Nous avons entendu une drôle d'histoire. Nous avons vu des choses étranges. Nous sommes nés ici il y a très longtemps. Nous avons vu l'eau des pays que nous ne connaissons pas venir chez nous et traverser notre région. C'est là que les Himbas se sont rassemblés, près de la colline de Mbéti. Cette eau est venue de cette colline jusqu'à ce côté-ci, qui parait-il est appelée Namibie, et encore jusqu'à Otjavaja, où elle entre dans la grande mer. Il n'y avait que des Himbas qui vivaient sur les bords de cette rivière, c'est là qu'ils faisaient paître leurs vaches, leurs moutons, et leurs chèvres. C'est aussi de cette eau qu'ils tiraient leur nourriture en mangeant les fruits de Dieu. Il y a différentes sortes d'arbres, là. Des arbres créés par Dieu comme l'arbre d'Omaruga, celui d'Ovikora ou celui d'Omazu. Il y a des Himbas des deux côtés de la rivière, en Angola et ici en Namibie. C'est la même chose pour ceux d'Angola en face de nous. La même chose d'Okarundu à Otjavaja. Maintenant, nous sommes complètement perdus. Le monde s'est retourné contre nous, car le monde n'a pas de lois. Il s'est d'abord retourné contre moi, Katjira Muniombara d'Epupa.
Ils disent que nous nous entêtons à essayer d'empêcher la construction de ce barrage. Je ne l'accepte pas et je ne l'accepterai jamais. Ils peuvent prendre ma vie s'ils le veulent, mais je ne l'accepterai pas. Comme ils l'ont si bien dit, «ce vieil homme buté qui refuse le barrage doit parler d'une autre manière, ou alors il doit être tué discrètement.» Leur plan est de tirer sur la tête des Himbas, pour qu'ils puissent élire un nouveau chef qui acceptera le barrage. Ma mort sera une menace pour mon peuple. Je n'accepterai jamais ce barrage, ni aujourd'hui ni jamais. Jamais!
S'ils veulent prendre ma vie contre ce barrage, qu'ils la prennent. Récemment, j'ai rencontré un monsieur. Ils ont dit qu'il s'appelait Hage Geingob [Premier Ministre de l'époque, ndlr]. Il m'a trouvé à Epupa. Je lui ai dit que c'était une grande tuerie, un massacre. «Alors tue, si tu veux, mais ne fait pas semblant de demander la permission aux gens, tue-les au moins proprement.» Ce monsieur était furieux, et m'a dit: «Mais pourquoi vous tuerais-je?» Je lui ai répondu en disant: «Mais pourquoi tu tues la terre alors ? Cette terre a d'abord été occupée par les Boers. Ils nous ont colonisés et nous ont traités comme des esclaves. De l'autre côté, en Angola, il y a eu les Portugais qui nous ont aussi traités comme des esclaves. Mais maintenant, c'est un pays indépendant. Pour tout le monde. Tout le monde a droit à la liberté. Ceux qui étaient des esclaves peuvent maintenant reconnaître la tombe de leurs pères. Mais maintenant tu tues encore cela. Tu tues tout, de la vie du bétail jusqu'à celle des hommes. Où vont aller les gens? Maintenant, si tu veux que je te considère comme un vrai monsieur, montre-moi la terre où l'on peut trouver des Himbas. Montre-moi la terre où l'on trouve un peuple tel que les Himbas. Un peuple qui n'a pas reçu d'éducation, un peuple stupide, pauvre, un peuple qui ne se bat pas, et qui ne cherche pas la guerre comme les Himbas.» Aïe! Que n'avais-je pas dit ! Ce monsieur m'a prévenu: «Attention toi! Tu ne devrais pas tenir tête au gouvernement.» Je lui ai répondu: «Si c'est comme ça, alors tuez-moi!» L'homme est reparti avec ces mots.
Sam Nujoma [Président de la République, ndlr] est venu à Okangwati. Il a atterri. Il a dit: «Hommes, parlez de vos problèmes.» Moi, Katjira Muniombara, je lui ai dit: «Je ne vais pas te raconter mes problèmes. À quoi bon ? Je perdrais mon temps et userais ma voix en vain. Signe-moi juste un papier pour que je puisse aller au ministère des pompes à eau et des puits et qu'il m'aide à creuser un barrage pour moi aussi.» Nous avons laissé là la discussion, et nous sommes allés à Epupa. J'ai dit que je ne lui prêterai personne, à ce monsieur, pour construire le barrage. D'ailleurs, je n'accepterai jamais ce barrage. «Monsieur, si tu continues à me parler de ce barrage d'Epupa, mon cœur va laisser couler du sang. Comment puis-je accepter une telle tuerie? Même si tu me dis «Va dans la plaine et étends tes bras en croix pour que je puisse te tirer dessus avec un fusil, je n'accepterai jamais ce barrage. Toi, comment ferais-tu pour arrêter la balle et faire qu'elle rebondisse? L'arrêterais-tu avec les mains ou avec la tête ? Hein, que ferais-tu, toi ?» Le président a dit: «Ah ! Ça suffit!» Puis il a éclaté de rire et a dit: «Cet homme a vraiment peur. Je ne suis pas le bienvenu. C'est la vie des noirs.» Et il m'a laissé de cette manière. Nous sommes retournés à Epupa, et nous nous sommes assis. Il y avait beaucoup de personnes éduquées, des noirs et des blancs. Ils m'ont dit: «Allez, Katjira, vas-y, parle. C'est ta chance.» Je leur ai répondu qu'ils ne devraient pas se moquer d'un vieil homme comme moi. Et de toute manière, que puis-je dire à propos d'un tel massacre? Je leur ai dit: «Je suis né dans les années du début. Je ne suis pas d'humeur à parler maintenant avec de jeunes garçons qui ne comprennent pas même ce que c'est que tuer. Est-ce que vous savez ce qu'est une tuerie?» Je leur ai posé quelques questions comme «Doit-on arrêter la balle du fusil avec les mains ou avec la tête?» Ils ont tous éclaté de rire à mes paroles.
J'ai conclu en disant que je n'accepterais jamais ce projet. «Laissez le tomber! C'est la vie des noirs qui se joue. Pourquoi ne sacrifiez-vous pas plutôt les Ovambos? Pourquoi ne m'emmenez-vous pas dans ces grands pays d'où les lois viennent, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Angleterre, dans la terre des Russes et ne me tuez-vous pas là-bas? Ici, vous nous opprimez.» «Oh! Non! N'appelle pas cela oppression!», dirent les messieurs. À ce moment-là, un officiel angolais a eu pitié de moi et a dit: «Laissez le vieil homme tranquille. Laissez les jeunes garçons l'amener à l'ombre. Il est vieux, aveugle, et malade, et de toute manière, il n'acceptera jamais. Il n'a pas peur. Il n'a fait de mal à personne. Laissez-le partir.»

Plus tard, ils ont dit qu'ils s'en allaient, mais qu'ils reviendraient. Ils peuvent même m'emmener dans les grands pays, je n'accepterai jamais le barrage d'Epupa. J'aime autant qu'ils me tuent. Puis-je l'accepter, moi, représentant des voix des Himbas de Namibie et d'Angola, et être ainsi la cause de leur mort? C'est tout. C'est fini."


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